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"Plaidoyer pour l'Ecole de la République"

Discours de Madame Elizabeth Badinter lors du baptême du collège de Quint Fonsegrives qui porte désormais son nom:

18 février 2011

Mesdames,Messieurs,

C’est un grand honneur et un grand bonheur de baptiser aujourd’hui ce collège
qui porte mon nom. Non seulement parce que l’enseignement a
été au centre de ma vie, mais avant tout parce que l’Ecole est l’institution la plus importante de la République. Sans elle, le triptyque Républicain est un objectif purement utopique sans moyen de réalisation.

Chacun sait bien que l’Ecole - à la différence des moyens modernes de communication – est la seule voie de l’apprentissage de l’esprit critique et
donc de la liberté de penser ; qu’elle est aussi le premier instrument de 
l’égalité des chances, ce qui ne signifie pas à mes yeux l’obligation de l’égalité des résultats. Mais depuis quelques temps, on tend un peu trop à
oublier qu’elle est aussi au coeur, sinon de la fraternité, du moins de la 
construction d’une identité culturelle partagée, de notre sentiment d’appartenance au même pays, c'est-à-dire de la prise de onscience d’un destin commun. 

En apprenant la même langue, la même histoire, en lisant les mêmes auteurs,
nous intégrons pour la vie un socle commun de connaissances et 
de valeurs qui nous unit. C’est pourquoi, il est essentiel d’exiger que les enfants laissent à la porte de l’Ecole leurs différences d’origine, de culture, de religion, comme il est indispensable de défendre becs et ongles notre principe de laïcité. 

Si l’on veut que l’Ecole continue d’être le creusot de notre cohésion à tous, il faut cesser de proclamer le droit à la différence dès le berceau, et au contraire lutter pour préserver ce lieu d’apprentissage de nos valeurs communes ; pour renforcer ce qui nous unit plutôt que sacraliser ce qui nous distingue. Faut-il encore que les parents d’élèves et l’ensemble de la communauté éducative en soient bien convaincus, pour que les enfants le soient aussi.  

En effet, l’Ecole est une institution qui implique la participation de trois types
d’acteurs différents : les professeurs, les parents d’élèves et leurs 
enfants.
Ayant été pour ma part professeur, parent et élève, je voudrais 
m’adresser un instant à chacun d’entre vous. 

D’abord mes collègues enseignants qui m’ont fait l’honneur de me désigner comme marraine de cet établissement. Je sais que leur tâche a bien changé depuis vingt ans et qu’elle est certainement plus difficile aujourd’hui qu’hier. Je tiens à leur dire ma profonde solidarité, car j’observe que la société pèse de tout son poids sur la communauté enseignante, sans pour autant lui simplifier la tâche. De l’Ecole, c'est-à-dire de vous professeurs, on attend tout. Non seulement instruire et former l’esprit des enfants, mais aussi les éduquer, les écouter, voire les soigner psychologiquement quand ils ne vont pas bien, autrement dit réparer les difficultés sociales et pallier aux fragilités familiales.
Pour le public de consommateurs que nous sommes devenus, 
l’Ecole est tenue responsable de tous les échecs de la société. Tant et si bien que pas une semaine ne se passe sans qu’un journal ne fasse le procès de l’Ecole. Elle n’intègre plus, lit-on, les enfants d’origine étrangère, elle n’apprend plus à lire, à écrire et compter, et même le Monde de l’Education  titrait il y a une quinzaine de jours : Le Malaise des jeunes et la faute de l’Ecole. Il fustigeait une orientation par l’échec et des diplômes qui ne donnent plus accès à l’emploi. De la responsabilité du politique, de celle des parents et de nous tous qui avons choisi la posture passive de victimes, il n’est jamais question. Le bouc émissaire aujourd’hui, c’est vous les enseignants, les seuls responsables des maux de la société. Au passage, on a oublié l’immense majorité des enfants que vous avez formés, accompagnés jusqu’à l’âge adulte, ces moments de grâce où vous les avez fait progresser malgré les difficultés des uns et des
autres. 
A vous mes collègues, je dis merci. 

Un mot maintenant aux parents d’élèves. Je les supplie d’être toujours solidaires des enseignants de leurs enfants. Je le leur dit avec d’autant plus de force, mais aussi de honte, qu’il m’est arrivé de ne pas
observer 
cette règle. Oui, parfois j’ai pris le parti de mes enfants et je le
regrette 
profondément. Non que les professeurs soient des saints qui ont toujours raison, mais l’élève doit être convaincu de la totale cohésion entre professeurs et parents pour pouvoir avancer. Prendre le parti de ses enfants contre les enseignants est un mal de plus en plus répandu qui affaiblit considérablement l’institution. Si les parents ne montrent pas un vrai respect des professeurs et vice-versa, il est inévitable que les
enfants 
fassent de même et que l’autorité du professeur, comme celle du parent, en pâtisse irrémédiablement, mettant à bas toute possibilité même d’enseigner. Il faut se résoudre à admettre que nos enfants ne sont pas toujours les petits anges studieux que nous voulons imaginer et que la patience d’un enseignant a parfois des limites. 

Enfin, je dirai aux élèves que je n’ai pas oublié leur âge et leur condition. Loin
d’être une élève brillante qui comprend tout au quart de tour, 
j’appartenais
à la catégorie nombreuse des élèves moyens. Je me 
souviens encore des difficultés à comprendre la géométrie, que des professeurs patients tentaient vainement de me faire pénétrer. Je sais l’ennui et le découragement que l’on peut ressentir, l’envie de jeter l’éponge et de se dire : ce n’est pas pour moi, donc je m’en détourne. Au contraire, accrochez-vous, faites tout ce que vous pouvez, rattrapez-vous sur d’autres disciplines, toutes les connaissances acquises sont vos richesses pour la vie. Tout ce que vous apprenez, tout ce que vous comprenez, personne jamais ne pourra vous le reprendre. Même si l’apprentissage n’est pas toujours un chemin parsemé de fleurs, sachez bien que l’Ecole est le plus beau cadeau que l’on puisse faire à des enfants. 

A tous, bon vent dans ce nouveau collège. Mes voeux les plus chaleureux vous
accompagnent pour toujours.
 

Elisabeth Badinter

 

Merci à Madame Badinter qui défend cet "Enseignement Public et Laïque": vos valeurs sont aussi celles de la FCPE. 

Si vous souhaitez regarder la vidéo de ce discours, cliquez sur le lien suivant:

Vidéo du discours de Mme Badinter 

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